Carnet de voyage : sur les traces du renard polaire islandais

Renard polaire brun sous la neige

Avec le cheval islandais, il est l’autre animal emblématique d’Islande. Pas facile à observer, sauf dans la réserve naturelle de Horstrandir, dans les Westfjords, où il est protégé et où la chasse est interdite. Je parle évidemment du renard polaire, arctic fox, Refur.

Après mon projet Hestur, Cheval en terre d’Islande, je me penche actuellement sur le renard polaire, pour un projet plus large (incluant d’autres espèces). Je m’appelle Samy Berkani et je suis photographe animalier.

Je parlais en début d’article de la réserve naturelle de Hornstrandir, dans les Westfjords d’Islande. L’un des plus beaux lieux que je connaisse. Peu spectaculaire certes, mais territoire où règne la paix pour tous les animaux. J’y ai passé quelques semaines en juin 2017. Durant ce séjour, j’ai pu suivre plusieurs familles de renards polaires. Il s’agissait d’une découverte pour moi.

Par la suite, j’ai voulu découvrir le renard polaire en hiver, l’observer dans les conditions difficiles de l’île, comprendre son alimentation en l’absence d’oiseaux de mer… Mais la réserve est inaccessible en hiver. Il y a bien des traversées, mais celles-ci sont hors de prix en dehors de la saison estivale. J’avais donc un problème !

C’est un ami français résidant dans les Westfjords, que j’ai rencontré durant ce séjour de juin 2017 en faisant de l’autostop, qui me donnera le nom d’un lieu où il a observé des renards à plusieurs reprises. Je garde le nom de ce lieu secret car la vie de ces renards en dépend, nous l’appellerons simplement « La péninsule ».

La préparation

Durant 6 mois, je me prépare à vivre 1 mois en Islande, en hiver, à l’extérieur. Je m’équipe en matériel. J’avais déjà une partie du nécessaire (sac de couchage -15°C, tente…), mais il me fallait investir dans un bon matelas, isolant et léger. Il me fallait également étudier la question de l’alimentation. Je me suis préparé des menus, essentiellement à base de flocons d’avoine, de fruits secs et de soupes lyophilisées.

Adapter mon matériel de photographie et d’affût était une nécessité. Le terrain est essentiellement constitué de roche noire et de glace. J’ai donc opté pour deux types de camouflages : un blanc pour les situations d’affût sur la glace ou la neige, et un sombre pour pouvoir épouser la roche noire d’Islande.

J’ai augmenté ma réserve de batteries d’appareil photo, afin d’être plus autonome, et j’ai investi dans des accumulateurs afin de recharger au besoin smartphone et batteries d’appareil photo. Il était pour moi indispensable de TOUJOURS être en capacité de passer un coup de fil. Les tempêtes sont fréquentes dans les Westfjords, surtout en hiver, et mon matériel ne me permet pas de supporter une force de vent trop élevée.

L’arrivée et l’installation

Je suis arrivé dans le village de Súðavík où résident mes amis. Après une journée de repérage et de prospection, à la fois pour les animaux et pour mon futur lieu de bivouac, je décide de m’installer dès le lendemain.

La ruine d’un ancien enclos à chevaux en pierre me servira d’abri contre le vent, une aubaine ! J’y planterai ma tente.

Durant cette journée de prospection, j’ai pu constater le nombre élevé d’empreintes de renards polaires. Ma conclusion était que chaque territoire faisait environ 1 km le long de la côte. Au-delà de cette distance, les empreintes bifurquaient ou faisaient demi tour.

J’y ferai également ma première image : une photographie d’empreintes de renard polaire figées dans la glace et dont les contours sont dessinés par de la neige.

empreintes de renard polaires figés par la glace
empreintes de renard polaire figées par la glace

L’autonomie, au quotidien

10 km à faire avec plus de 30 kg sur le dos. Voilà la tâche qui m’attendait en ce jour d’installation. Le trajet fut éprouvant. Comme à chaque fois, les premiers jours servent à habituer le corps à l’effort physique et au froid.

Parti en milieu de journée, j’installe ma tente juste avant la tombée de la nuit. Je profite des dernières lumières pour admirer le paysage sublime qui deviendra, au fil des jours, familier mais jamais banal.

Durant mon trajet, j’ai pu apercevoir deux renards, un brun et un blanc. Eux aussi m’ont vu et sont vite repartis. Je venais d’avoir la confirmation que, contrairement à la réserve naturelle, ici la chasse les a rendu méfiants et craintifs à l’égard de l’humain.

Le campement
Le campement

Après une courte nuit à écouter les cris stridents des renards, la journée nouvelle me révélera une information capitale : tout sur cette péninsule est lié au rythme des marées.
A marée basse, l’océan dévoile des crustacés, des algues, des animaux morts… une aubaine pour la faune locale. Tout le monde s’active pour se nourrir, le fjord est alors très animé.

A marée haute, la péninsule n’est que neige, glace et eaux. Les animaux se reposent alors, en attendant la marée basse suivante.

Voila mon rythme de vie durant ce séjour. Il est l’inverse de celui des animaux. Je me nourris à marée haute, je prend place en affût à marée basse.

Malgré le calme apparent, il se passe toujours quelque chose. Une occasion de me mettre en mouvement souvent, car le vent glacial du nord ouest de l’Islande ne permet pas de rester statique toute la journée. Il faut marcher, marcher, pour se réchauffer, mais sans jamais transpirer, car dans ce cas, il faudra impérativement se changer.

Mes journées vont du crépuscule au crépuscule. Le matin, je me réveille aux premières lueurs, avant la levée du jour, afin de prendre mon petit déjeuner : des flocons d’avoine mélangés à du raisin sec et de l’eau chaude. Un porridge minimaliste mais efficace pour tenir jusqu’au déjeuner. Les visites de mes amis Rodolphe et Stéphanie de Sudavik Guesthouse me permettent de couper avec la solitude et de partager les découvertes et un bon repas chaud.

La toundra islandaise au lever du jour
La toundra islandaise au lever du jour

J’ai passé un mois sur le territoire. Un mois à observer les 5 renards polaires qui y résidaient. Après avoir mémorisé leurs caractéristiques physiques, j’ai fini par connaitre leurs personnalités, en essayant de limiter mon interaction avec eux. Il s’agissait d’une situation idéale pour mon projet, je pouvais raconter le renard polaire, Vulpes Lagopus, être plus fidèle à sa vie, loin des humains.

L’une des images qui resteront gravées dans ma mémoire est une rencontre avec un renard polaire en train de se réchauffer dans une cabine de bateau, depuis longtemps échoué. Il venait certainement de se battre avec un autre renard car il avait le flanc mouillé. La rouille du métal, le plastique, le contraste, la technologie humaine détruite, réduite à un abri pour renard polaire. Comme la végétation reprenant ses droits, je me suis dit à ce moment-là que la nature nous survivra.

Renard polaire brun qui se réchauffe à l'abri d'une épave
Renard polaire brun qui se réchauffe à l’abri d’une épave
Renarde polaire blanche
Renarde polaire blanche
Le territoire du renard polaire
Le territoire du renard polaire

Les rencontres, les surprises

Côtoyer le renard polaire islandais en hiver était en soi un privilège, je l’ai vécu comme tel. Mais de nombreuses surprises et rencontres sont venues s’ajouter à ce privilège.

J’ai d’abord vécu de superbes expériences avec les grands corbeaux. Ils étaient nombreux sur la péninsule. Il en sont les rois, les premiers à se servir en nourriture. Les renards devaient attendre.

J’ai été émerveillé par leur nombreuses vocalises. Je ne connaissais que le croassement courant du corbeau. Leur communication est tellement plus riche.

Le chant du corbeau
Le chant du corbeau
Le grand corbeau
Le grand corbeau
La danse des corbeaux
La danse des corbeaux

La première surprise a été une rencontre avec un hibou des marais, en dehors de son aire de répartition (il n’est pas censé y avoir des hiboux des marais dans les Fjords de l’ouest). Autre signe du réchauffement climatique ?

Ce hibou m’a d’abord survolé à quelques mètres un soir pendant le dîner. Je l’ai ensuite rencontré une seconde fois en rentrant d’un affût, au crépuscule. Il était perché sur un rocher en bord de mer, il m’observait.

Hibou des marais

La péninsule abrite un grand nombre de campagnols. Mais elle abrite également leurs prédateurs, les redoutables visons d’Amérique. Importés en Islande pour leur fourrure, des individus se sont échappés pour former une population qui a vite colonisé toute l’île. J’ai eu la chance d’en observer, se déplaçant d’un rocher à l’autre, sur la neige, à la recherche de proies.

Vison d'Amérique dans la toundra
Vison d’Amérique dans la toundra

Enfin les observations quotidiennes étaient nombreuses : lagopèdes alpins, huîtriers pies, bécasseaux violets… La nature se dévoile à qui accepte de patienter.

Bruant des neiges
Bruant des neiges
Phoque commun
Phoque commun
Grand cormoran
Grand cormoran
Bécasseaux violets
Bécasseaux violets
Vol d'huitriers pie
Vol d’huîtriers pie
Lagopède alpin
Lagopède alpin

Les difficultés

Inutile de vous dire que vivre sous une tente en Islande est un défi physique et moral l’hiver. Les extrémités sont soumises à rude épreuve, surtout les mains et les pieds. Le vent est permanent, fort, glacial, il ne laisse aucun répit au corps. Seule la nuit sous un bon duvet est réparatrice.

J’ai tant espéré que le vent s’arrête, ne serait-ce qu’une journée, pour m’offrir du répit, ne plus être sur mes gardes, ne plus surveiller les tempêtes. Et cette journée a fini par arriver.

Ce fut la journée la plus reposante du séjour. Pas de vent, un grand soleil et une température ressentie positive. Le moral était au plus haut. Mais ce que j’avais oublié, ou inconsciemment nié, c’était qu’au beau temps succèdent des nuits glaciales. Et que l’absence de vent signifiait plus de condensation sous la tente.

La nuit suivante a été épouvantable. La paroi de la tente a vite été mouillée, puis glacée. Cette glace se formait par couches à mesure que la nuit avançait. A 4h du matin, j’ai compris mon malheur lorsque, du bout du pied, j’ai touché la paroi de la tente. Toute la glace s’est effondrée sur moi. Un épisode qu’il a fallu vite évacuer de ma mémoire pour continuer à profiter de mon séjour.

Le vent, redevenu positif à mes yeux, m’a néanmoins provoqué de nombreuses douleurs et engelures aux doigts et aux oreilles. Cela fait partie de la vie aux frontières de l’arctique. Et ces douleurs disparaissent à chaque rencontre avec un animal, à chaque fois que la nature dévoile ses secrets, c’est le prix à payer.

La fine couche de glace sur les lunettes donne l'impression que j'ai les yeux fermé. Ici après une tempête surprise
La fine couche de glace sur les lunettes donne l’impression que j’ai les yeux fermés. Ici après une tempête surprise

Les Westfjords, l’autre Islande

L’accès au Vestfirðir d’Islande se fait, soit par avion, soit par la route en traversant deux hauts plateaux. En hiver, le climat y est extrême. Les vols sont régulièrement annulés, les routes souvent fermées. Quand on y vient, on ne sait pas vraiment quand on repart. Il faut calculer son coup, s’adapter. Mais le jeu en vaut la chandelle. Des paysages incroyables, une nature intacte, une densité de population très faible (8000 habitants pour l’ensemble des fjords de l’ouest) et une culture à part. On y rencontre des gens incroyables.

C’est une autre Islande que je vous raconte, la vieille Islande. Géologiquement, ces terres sont les plus anciennes de l’île, éloignées des zones volcaniques. Mais c’est également l’Islande qui fait face au Groenland, à peine 300 km plus loin.

Vestfirðir

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Je tenais à remercier Samy Berkani pour son carnet de voyage qui nous permet de découvrir l’Islande différemment, très loin des sentiers touristiques !

 

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